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Sylvaine Luckx / jeudi 11 octobre 2018 / Thèmes: Hexatrust

OODRIVE : l'envie et l'audace

Au coeur d'Hexatrust (3)

Pour devenir une référence de la French Tech, il faut faire preuve d’une grande motivation et croire en sa bonne étoile. Il faut aussi travailler ensemble, ne pas compter ses heures, investir son temps et y croire plus que tout pour que cela fonctionne. C’est en tous cas l’histoire des fondateurs d’OODRIVE, le spécialiste de la gestion des données sensibles.

Il faut le voir pour le croire. Notre visite est annoncée sur le réseau social interne qui défile sur des télévisions installées un peu partout dans l’entreprise.. En tous cas, on se sent tout de suite bien accueilli. La rencontre avec les équipes s’annonce bien. D’autant que les trois gaillards (Jonathan Gotti, responsable du développement logiciel, Dmitry Gritskevich, ingénieur système sécurité, et le responsable des Grands comptes CertEurope, Gaëtan Lazzaretti), qui nous offrent un café, sont à l’image de l’entreprise : décontractés, mais bosseurs.

De nouveaux codes

Une chose est sûre. On ne reste pas dans ce type de société, avec un management aussi transparent et des salariés qui se retroussent les manches autant que les patrons, sans être impliqué à 100%. Le cadre fait beaucoup pour l’ambiance. OODRIVE est réparti en deux sites distants de quelques centaines de mètres : sur le premier site, un ancien siège de la Direction des Impôts, tout a été réhabilité et remis à neuf, avec de l’espace, de la lumière… et une gigantesque terrasse recouverte de bois et ombragée de plus de 200m2 où les collaborateurs peuvent venir se détendre, papoter ensemble, trouver des idées… et même disputer une partie de pétanque sur le terrain prévu à cet effet. Le deuxième site, baptisé l’Echiquier, dans les locaux d’un ancien atelier de confection, est tout aussi étonnant. On est au cœur du Paris sympa, branché, à deux pas du Grand Rex, et d’une quantité de petits restaurants et de bars tendances.

« C’est un de nos arguments de vente pour recruter », fait remarquer en souriant un des deux frères fondateurs, Stanislas de Rémur, en bon diplômé d’une école de commerce qu’il est. Et de fait, la population plutôt jeune, d’une moyenne d’âge autour des 30 ans, a l’air d’apprécier le décor et le quartier.

L’histoire d’un trio

Comme toute bonne et belle histoire d’entreprise, tout a commencé de manière un peu rock’n roll. Il s’agit, comme souvent dans ces cas-là, avant tout de l’envie de copains d’adolescence de travailler ensemble et de créer quelque chose de différent. Dans le cas d’OODRIVE celle de deux frères, Edouard et Stanislas de Rémur, alliés à leur ami Cédric Mermilliod. « L’idée d’OODRIVE est née en mai 2000, explique l’un des deux frères. Nous avions envie de créer notre propre business. L’aventure OODRIVE est née de cette envie commune ».

Les trois fondateurs ont imaginé l'un des premiers services web de partage de fichiers. Avec une orientation grand public. En travaillant sur un premier business model, ils se sont rendus compte qu'il n'existait pas à l'époque de solution pour transmettre des documents volumineux par internet. Ils étaient donc obligés de partager leurs dossiers via un disque Zip. Le projet Oodrive s’est alors précisé. Très vite, les trois associés ont réalisé que leur modèle économique, basé sur la publicité, ne fonctionnait pas. En 2001, ils décident donc de repositionner leur offre sur le segment des entreprises.

Share, Save et Sign

Ce qui fait la création d’une entreprise, « la » bonne idée, est déjà trouvé. C’est un bon début, mais il faut maintenant se lancer dans le concret. Et c’est là que l’histoire de ces Trois Mousquetaires devient vraiment intéressante : Stanislas et Edouard, à un âge où leurs parents les verraient plutôt en costume cravate dans les tours de La Défense, retournent, pour économiser les premiers fonds et lancer leur idée, travailler dans leur chambre d’étudiant, chez leurs parents, bientôt rejoints par Cédric. « On nous prenait pour des fous, se souvient en riant Edouard. On demandait à nos parents si nous n’étions pas sévèrement atteints par le syndrome Tanguy… ». 18 ans plus tard, il semble que tous ces sacrifices n’aient pas été inutiles. La société compte 400 collaborateurs, pèse 44 millions de chiffre d’affaires et revendique 15 000 clients professionnels. Ses solutions autour de trois gammes phares (Share, pour partager des documents de manière sécurisée, Save, pour la sauvegarde, et Sign sur les activités de signature électronique) sont utilisées dans 90 pays dans le monde et sur tous les secteurs d’activité. « Nos solutions sont bâties autour du concept de security by design. La sécurité fait partie de notre ADN. Nous assurons la protection et la confidentialité des données de nos clients, en étant conformes aux réglementations européennes les plus exigeantes » précise Edouard de Rémur. Les solutions d'Oodrive ont reçu les certifications et labels ISO 27001:2013, RGS***, Cloud Confidence et France Cybersécurité. CertEurope a été reconnue prestataire de Services de Confiance au titre eIDAS1.  Mais pour se projeter vers un tel succès, qu’on passe ses nuits sur un business model et qu’on ne se paye pas, il faut être, soit un peu fou, soit complètement visionnaire. De préférence les deux.

Une ambiance conviviale et bon enfant… et un accueil sympathique à la « cafet ».

Un « love money » de 300 000 euros

Les trois fondateurs font appel, à leurs débuts, a un « love money » - des parents, des amis, des relations -, qui leur permettent de réunir pas loin de 300 000 euros en quelques mois. Un bon début pour Oodrive. Mais bien évidemment, aucun des trois amis ne se paye à ce moment-là. Stanislas se souvient avoir eu quelques sueurs froides dans ses premiers contacts clients. « On ne disait bien sûr pas comment on était organisés, comment on vivait, on était parfois obligés de bluffer ». Lorsqu’on lui objecte que c’est dangereux, et que, dans le secteur de la cybersécurité, on peut jouer à ça une fois mais pas deux, Stanislas de Rémur sourit, fataliste : « il suffit d’être capable de tenir nos promesses après »…

Créer un espace, une histoire

L’argent des premiers contrats encaissé sert à recruter les premiers talents techniques, le nerf de la guerre pour toute entreprise en construction, et à s’installer. « Nous avons vu un jour, en passant dans le quartier, d’anciens petits bureaux du Crédit Lyonnais qui étaient à vendre, on les a achetés, et on est restés dans ce quartier auquel tout le monde est très attaché », confie Cédric Mermilliod. Fait important à noter, OODRIVE est propriétaire de ses locaux : il peut donc les agencer, les modifier et y créer une histoire et des valeurs d’entreprise pérennes. « Nous y tenons beaucoup, parce que cela nous a permis de créer un espace, et une histoire », précise Stanislas de Rémur.

De gauche à droite : Awatif El Hilali, responsable de la marque, et de la communication et Camille Boudeau, responsable du recrutement d'OODRIVE.

La jeune pousse croît vite et bien, et développe ses compétences « moitié par croissance organique, moitié par acquisitions » souligne Cédric Mermilliod. Il faut suivre : sept acquisitions depuis la création, une tous les deux ans… Il s’agit de créer l’environnement propice et tenir dans le temps. Récemment, OODRIVE a acquis Orphea, spécialiste du Digital Asset Management.

Ce pourquoi le management, et la création d’un esprit d’équipe fort, sont extrêmement importants. Bien sûr, la terrasse, les locaux extraordinaires, les pots du vendredi soir, le quartier sympa y sont pour beaucoup, et attirent visiblement des jeunes talents qui sont de plus en plus nombreux à ne pas vouloir endosser le costume et la cravate, et à chercher, sans se brader, une ambiance, des valeurs, et un projet plutôt qu’un statut social. C’est assez commun à la fameuse génération des « digital natives ». « Chez OODRIVE, on s'assure que les collaborateurs soient accompagnés afin qu'ils puissent se projeter sur un plan de carrière correspondant à leurs attentes, à leurs compétences et leur épanouissement personnel. En échange, ils mettent en œuvre l’énergie nécessaire pour que l’entreprise avance. » affirme Gaëtan Lazzaretti, responsable des grands comptes CertEurope.

Une société avec une croissance forte et rapide qui compte plus de 400 collaborateurs passionnés.

Enthousiasme bosseur

OODRIVE, fort d’une équipe de R&D de plus de 150 personnes, a mis le paquet sur le recrutement d’une population de jeunes profils brillants… et atypiques. Lors de notre passage, Dmitry Gritskevich, qui travaille comme ingénieur sécurité, confie: « je suis né en Sibérie, j’y ai passé 18 ans. Je suis issu d’une famille d’aventuriers, qui travaillent en pleine Sibérie sur l’extraction pétrolière. Les hivers de 6 mois dans la forêt sibérienne, je sais ce que c’est… ». Après l’Université de Moscou, il vient en France, apprend le français en quelques mois, et rejoint OODRIVE. C’est un profil atypique, et pourtant tout à fait typique des recrues d’OODRIVE. Décontractés, compétents, engagés, mais sans prise de tête.

OODRIVE, comme le disent la plupart des collaborateurs, cultive une certaine « bienveillance » ou en tous cas une culture d’entreprise qui se veut comme telle vis-à-vis de ses salariés. Attention : bienveillant ne veut pas dire laxiste. Celui qui, à un moment ou à un autre, ne partage pas ou plus les valeurs de l’entreprise, le comprend assez vite. « Dans ces cas-là, on en parle rapidement et on essaie de trouver une solution ensemble » explique Cédric Mermilliod. Il n’empêche : le recrutement de valeurs humaines fortes, la mixité des cultures et des genres, favorisent une culture d’entreprise, un brassage d’idées, un enthousiasme bosseur qu’on a rarement vu ailleurs.


(1) Le Règlement « eIDAS » n°910/2014  du 23 juillet 2014 a pour ambition d'accroître  la confiance dans les transactions électroniques au sein du marché intérieur. Il établit un socle commun pour les interactions électroniques sécurisées entre les citoyens, les entreprises  et les autorités publiques.



CHIFFRES CLÉS OODRIVE

• 400 collaborateurs
• 15 000 clients professionnels
•  Solutions déployées dans 90 pays
• 44 millions d’euros de CA


JONATHAN GOTTI « SHAMAN »

Jonathan Gotti, Team Development Manager, est désigné par les autres et se désigne lui-même comme « shaman »1. Devant notre air ahuri – nous n’avions pas encore croisé de chaman dans notre vie de journaliste, Jonathan Gotti explique en souriant que le développement rapide d’OODRIVE a amené l’entreprise à structurer l’organisation de son pôle R&D de manière « agile ». Le groupe a misé sur une démarche permettant de rapprocher les équipes R&D des équipes commerciales, afin de faire en sorte qu’elles communiquent en harmonie, et que les produits soient délivrés sur le marché au bon timing. Le « shaman » coordonne et fait fructifier les talents de l’équipe R&D, tandis que les capitaines discutent avec les « shaman » pour adapter le produit au marché et coordonner l’action des équipes commerciales et produit en conséquence. Ce qui peut paraître facilement ésotérique, voire un peu « new age » et très « disruptif », semble tout de même fonctionner chez OODRIVE. Plus fondamentalement il faut y voir une approche managériale dont le succès est grandement lié à la personnalité de celui qui incarne le « shaman » ou le « capitaine ». Et Jonathan Gotti est taillé pour ce rôle. C’est l’un des plus âgés de l’équipe, et il s’est formé très jeune par le terrain. « Je suis autodidacte et j’ai commencé à travailler à 20 ans, en étant responsable d’un magasin de bricolage ». Il s’est ensuite orienté vers l’informatique et a appris, là encore, en autodidacte. Cette expérience lui donne un recul et des valeurs humaines, sources de motivation pour ses équipes. Ni gourou, ni grand frère, il sait juste, au bon moment, les orienter, discuter avec eux, tout en gardant une certaine hauteur de vue et un bon sens qui entraîne l’adhésion. « Charisme » et « bienveillance » sont les mots qui le définissent le plus. « Shaman », effectivement….


(1) Forme anglo-saxonne de chaman.


« FLEX », UN BÂTIMENT « AGILE »

Le bâtiment « l’Echiquier » baptisé « Flex » est unique en son genre. Doté d’une superficie de plus de 600 m2, il est installé non loin du siège d’Oodrive, dans un ancien atelier de confection. Les fondateurs ont gardé, tout en cassant toutes les cloisons, le bâtiment « dans son jus », avec notamment un superbe escalier de chêne en colimaçon. Pour le reste, tout est en espace libre, tout le monde circule, et aucun poste de travail n’est attribué. Chacun réserve son créneau horaire, son emplacement, et peut organiser sa journée au gré de ses occupations ; coin tranquille pour téléphoner à un client ; salle de réunion ; open space pour brancher son ordinateur et affiner ses propositions commerciales. Deux petits amphis ou sous-sol, et bien évidemment, « la cafet’ ». Une disposition éminemment « flexible » comme l’indique le concept, auquel Edouard de Rémur ne voit que des avantages : « cela permet aux gens de circuler, de partager l’information, de ne pas être attaché à un endroit physique, mais de bouger en fonction de ce que l’on a à faire». Aucune obligation, bien sûr, d’y être tous les jours. Le « Flex » est de toute façon plus utilisé par les commerciaux. Mais cet état d’esprit, très novateur, a l’air de fonctionner. La circulation de l’information est fluide, sans aucune anicroche.

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