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Reynald Fléchaux / jeudi 14 décembre 2017 / Thèmes: Mobilité, Dossier

Qualcomm, ange ou démon de la 5G ?

Emmenée par Apple, la fronde contre Qualcomm monte partout dans le monde. Le fournisseur de technologies mobiles est accusé de rançonner le marché. Sous pression, le groupe dirigé par Steve Mollenkopf défend son modèle… qu’il entend bien désormais étendre à la 5G. Article paru dans le n°162 de L'Informaticien.

En ce mois d’octobre, le ciel de Californie est radieux au-dessus du campus de Qualcomm, le concepteur de puces pour smartphones. Quelque 10 000 employés sont regroupés sur le site de San Diego, ville côtière située au sud du « Sun State », tout proche de la frontière mexicaine. Pourtant, plusieurs nuages noirs s’accumulent au-dessus du fabricant de semi-conducteurs fondé en 1985. Un vent mauvais né 750 km plus au nord, au-dessus d’une autre ville californienne, Cupertino, le siège d’Apple. Les deux entreprises ont en effet engagé un bras de fer juridique autour des conditions d’accès aux technologies de communication de Qualcomm, un marché que ce dernier a verrouillé via, en particulier, le CDMA, qui permet de multiplier la quantité de données transitant sur une largeur de spectre donnée. Technologie dont Qualcomm détient les brevets clefs.

Fort de ces positions autour de cette technologie fondatrice de la 3G, la société impose à l’industrie le paiement de royalties sur chaque terminal mobile vendu. Ce que les constructeurs de smartphones appellent la « taxe Qualcomm » et qui atteindrait jusqu’à 5 % de la valeur d’un terminal, selon Bloomberg.

Le bâtiment principal du campus est baptisé du nom du fondateur et également co-auteur du brevet clé sur le CDMA, autour duquel Qualcomm compte plus de 340 sociétés payant une licence d'utilisation.

Pas plus de 4 $ par iPhone

Même s’il a obtenu des conditions plus favorables – autour de 10 $ par iPhone selon certains analystes –, Apple considère que la société de San Diego abuse de sa position dominante pour surfacturer l’accès à ses technologies. Et réclame une baisse drastique des royalties. Pas plus de 4 $ par appareil, propose la firme à la Pomme. Son argument ? À mesure que les terminaux mobiles s’enrichissent, la partie connectivité revêt de moins en moins d’importance. La demande d’Apple est évidemment rejetée par Qualcomm, qui a répliqué en demandant à l’ITC, commission chargée des conflits commerciaux aux États-Unis, d’interdire l’importation aux États-Unis des iPhone. Une plainte similaire a également été déposée en Allemagne. Chaque camp en est à montrer ses muscles. L’affaire est sérieuse pour l’industriel de San Diego. Car elle atteint le cœur même de son modèle économique, bâti sur deux piliers. D’un côté, la vente de semi-conducteurs avec, pour porte-étendard, la gamme de SoC Snapdragon. De l’autre, la commercialisation de licences sur ses technologies. Via ses brevets, Qualcomm verrouillerait le marché, disent ses détracteurs. Et serait à ranger dans la catégorie des trolls de brevets – ces sociétés qui amassent de la propriété intellectuelle pour ensuite racketter l’industrie.

La commercialisation de la propriété intellectuelle est au coeur du modèle Qualcomm. Le bâtiment principal du campus s'ouvre sur un mur de brevets, où la société met en scène certains des concepts et technologies imaginés par ses 20000 ingénieurs.

Machine à brevets

De son côté, Qualcomm se présente au contraire en facilitateur, en intégrateur de systèmes dépensant 20 % de son chiffre d’affaires en R & D et abaissant la barrière à l’entrée dans l’industrie du mobile. « En Inde, grâce à l’accès à nos technologies, on voit des fabricants de smartphones de quelques centaines de personnes concurrencer les géants mondiaux du secteur », dit Alex Rogers, président de Qualcomm Technology Licensing (QTL), la division en charge de la commercialisation de la propriété intellectuelle, qui pèse environ un tiers du chiffre d’affaires du groupe. Les 130 000 brevets que détient l’entreprise sont donc au cœur de son modèle économique. Certains sont même exposés dans le hall du bâtiment principal du campus de San Diego, sur un « patent wall », un mur de deux étages où la propriété intellectuelle de l’entreprise s’affiche fièrement ! Y figure évidemment le brevet américain n°5,103,459 dont un des co-auteurs n’est autre que le co-fondateur de Qualcomm, Irwin Jacobs, et qui porte sur le CDMA. Un brevet présenté par la société comme « le catalyseur de la révolution mobile ». « Toute l’histoire de l’entreprise réside dans la volonté d’optimiser l’utilisation de cette ressource rare que sont les fréquences. Le modèle économique basé sur le transfert de technologies est inscrit dans notre ADN, puisqu’il s’agissait de mettre cette technologie à la disposition des opérateurs et constructeurs. Nous sommes devenus fabricant de processeurs presque par accident », résume Alex Rogers, qui a passé 17 ans chez Qualcomm.

800 M$ en moins par trimestre

Reste que l’activité licensing est aujourd’hui durement touchée par le différend avec Apple. Ce dernier a en effet poussé ses sous-traitants – ils ont, concrètement, signé les accords avec Qualcomm – à stopper tout versement de royalties. Résultat : au troisième trimestre fiscal 2017, clos le 25 juin, le chiffre d’affaires de QTL s’est effondré, passant en un an d’un peu plus de 2 Mds $ à environ 1,3 Md $. À cause d’Apple, qui pèse 2 Mds $ de royalties par an, mais aussi d’un autre fabricant, qui a également arrêté de payer : Huawei, selon certains analystes, même si Qualcomm se refuse à préciser le nom de cet autre client récalcitrant. La chute de 42 % des sommes engrangées par QTL pèse évidemment sur les résultats globaux de l’entreprise, en particulier sur ses profits. Environ 85 cents de chaque dollar versé en royalties se transforment en effet en bénéfice. La menace que fait peser Apple est d’autant plus sérieuse qu’il semble disposé à faire jouer ses appuis et réseaux. « Nous avons découvert que Apple agit en arrière-plan et fournit aux régulateurs des informations que nous pensons inexactes », affirme Mark Snyder, directeur juridique de Qualcomm. De facto, dans de nombreux endroits du monde, l’étau se resserre autour du concepteur des Snapdragon : en Corée du Sud (amende de 850 millions de dollars pour « abus de position dominante »), à Taïwan (amende de 770 millions de dollars pour violation des règles sur la concurrence), aux État-Unis (enquête de la Federal Trade Commission) ou en Europe. Deux enquêtes de l’antitrust y sont ouvertes à l’encontre du Californien depuis 2015.

Baptisé X50, le dernier modem 5G de Qualcomm permet d'atteindre 1 Gbit/s en téléchargement. La commercialisation est envisagée pour 2019.

5G : maintenant connecter les objets

Alors, offensive orchestrée par Cupertino, avec ses soutiens, Samsung et Intel, fondeur qui fournit à Apple une alternative aux modems Qualcomm ? Rien ne permet de confirmer les assertions de la firme de San Diego. Mais la menace, protéiforme, touche le groupe à un moment charnière : la transition vers la 5G, dont la première déclinaison (soit la Release 15 de l’organisme de standardisation 3GPP) est attendue pour 2019. « Nous allons passer les trente prochaines années à connecter les objets après avoir passé trente ans à connecter les gens, résume Brian Modoff, vice-président exécutif de Qualcomm en charge de la stratégie. Un des aspects centraux de la 5G réside dans la capacité à prendre en charge différentes demandes adaptées à différents scénarios d’utilisation. » L’IoT, l’automobile, la sûreté publique, certaines applications critiques, etc. Autant de possibilités de diversification pour l’activité de conception de puces de Qualcomm… et de futures royalties pour QTL !

Partager les fréquences en temps réel

Car, une fois de plus, l’entreprise américaine se veut une des chevilles ouvrières de la standardisation technique de la 5G au sein du 3GPP. Via quelques concepts clefs qu’elle impulse. Citons en particulier le partage de fréquences entre opérateurs, idée aujourd’hui à l’étude au sein du 3GPP et que la société espère inclure dans la seconde version de la 5G (la Release 16). « Aujourd’hui, la performance d’une transmission entre une station de base et un récepteur est proche de la limite théorique, dit Matthew Grob, un des membres du comité de direction de Qualcomm. Mais si on considère le système dans son ensemble, avec de très nombreux utilisateurs et de multiples opérateurs, il subsiste bien des manières d’optimiser le fonctionnement global ». L’idée de la firme est à la fois conceptuellement simple et extrêmement complexe à mettre en œuvre : elle consiste à permettre à un opérateur de partager ses fréquences avec ses concurrents en fonction des besoins du moment, tout en continuant à garantir la qualité de service offerte à ses clients. Le chantier s’annonce également important dans la gestion des ondes millimétriques, une bande de fréquences qu’exploitera la 5G, pour la première fois dans l’histoire des réseaux mobiles. Si cette bande de hautes fréquences (26 GHz en Europe) possède des atouts intrinsèques – disponibilité de larges plages de fréquences, débits –, sa gestion s’annonce complexe, le signal ayant une portée plus faible et une capacité à franchir les obstacles (murs, bâtiments…) bien inférieure aux ondes traditionnelles de la 3G et de la 4G. Qualcomm explique disposer d’ores et déjà d’une plate-forme de tests dédiée aux ondes millimétriques : de la taille d’un smartphone, cet équipement embarque de nombreuses antennes afin d’améliorer les capacités de réception : plus la fréquence augmente, plus l’antenne de réception peut être miniaturisée.

IoT : un million de puces livrées… par jour

En toile de fond, Qualcomm affiche un objectif inchangé : simplifier l’accès à la technologie mobile, même si, au fil des générations, cette dernière devient de plus en plus complexe. Pour les officiels de la firme, la « taxe Qualcomm » ne serait pas un frein au développement de la concurrence sur le mobile, mais bien un accélérateur. Ce qui, au passage, dérangerait un Apple, soucieux de protéger ses marges face à la montée en puissance de constructeurs low cost, en particulier asiatiques. Surtout, Qualcomm entend bien ne pas se laisser dépeindre uniquement comme un spécialiste de la gestion des connexions radio-fréquences – même si telle est effectivement son origine. En plus des 47 Mds $ mis sur la table pour accélérer sa diversification via le rachat du Néerlandais NXP, la société a en effet lancé de nombreux développements dans l’IoT, domaine où elle affirme livrer déjà plus de 1 million de puces par jour, l’automobile connectée, la santé, le multimédia ou la sécurité. Au sein de la R & D du groupe, des équipes travaillent déjà sur ces sujets. Et déposent évidemment des brevets. Comme pour cette technologie permettant d’intégrer un capteur d’empreinte digitale sous l’écran de smartphone, via l’utilisation d’ultrasons. Le groupe de San Diego est aussi un des co-éditeurs du codec de compression vidéo HEVC (High Efficiency Video Coding), qui permet d’obtenir des fichiers 40 à 50 % plus petits qu’avec la norme H.264. Le HEVC dont le support vient d’être annoncé par… Apple sur ses systèmes d’exploitation iOS 11 et Mac OS High Sierra. ❍

Lire également à ce sujet « QUALCOMM : le géant discret du chipset pour mobiles », article paru en novembre 2012 dans L’Informaticien (n°107), dans notre série Saga de l’IT et disponible sur cette page du site L1FO.


Union Européenne : le rachat de NXP dans la balance

Sur le Vieux Continent, la menace que font peser les deux enquêtes antitrust de la Commission européenne vient s’enchevêtrer avec le rachat du Néerlandais NXP, pour lequel Qualcomm a mis 47 milliards de dollars sur la table en octobre 2016. La Commission européenne traîne en effet des pieds dans l’approbation de ce deal, qui doit renforcer Qualcomm dans l’automobile et les paiements sécurisés en particulier. La société, qui espère toujours clore ce rachat avant la fin d’année, a dû se résoudre à des concessions, transmises début octobre à l’Union européenne. Si l’UE n’a pas dévoilé le contenu de ces propositions, selon Fortune, ces aménagements portent en particulier sur le portefeuille de brevets détenus par NXP. Qualcomm se serait engagé à en revendre une partie, soit la propriété intellectuelle de NXP figurant dans des standards de l’industrie et celle relative au NFC (Near Field Communication). En parallèle de ce dossier, l’Union s’est aussi lancée dans une refonte de sa politique en matière de licences FRAND (Fair, Reasonable and Non-Discriminatory), termes se voulant équitables et s’appliquant précisément aux brevets essentiels pour la mise en œuvre de standards. Justement le cas qui vaut à Qualcomm d’être aujourd’hui la proie des critiques.

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