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Bastien Lion / vendredi 13 mars 2020 / Thèmes: Dossier

Municipales

La politique se numérise, le numérique se politise

Les élections municipales des 15 et 22 mars annoncent une question essentielle pour les échéances à venir : quelle place pour les outils numériques dans l’univers politique français ? Des start-up américaines aux logiciels libres français, chaque parti fait son choix.

Pour Paula Forteza, candidate dans le XIXe arrondissement de Paris sur la liste de Cédric Villani, il est peut-être temps de faire rentrer « les devs et les data scientists » dans les mairies.

Quel est le point commun entre la campagne de Donald Trump pour la Maison Blanche en 2016, celle du Brexit (pro et anti) également en 2016 et celle de La République en Marche pour les législatives de 2017 ? La réponse tient en une start-up à l’impact massivement déterminant dans ces trois raz-de-marées politiques : NationBuilder. À l’origine de cette pionnière des civic tech fondée en 2009 à Los Angeles, on trouve Jim Gilliam, ancien ingénieur logiciel pour le moteur de recherche Lycos dans les années 90, et Joe Green, ni plus ni moins que l’un des colocataires de Mark Zuckerberg à Harvard. NationBuilder fonctionne selon un principe très simple : faciliter l’accès aux données publiques des électeurs et ainsi permettre à ses clients de mieux construire leur campagne. Cela passe par le développement rapide de sites web sur des thématiques porteuses, le ciblage de quartiers ou de communautés comportant de fortes chances de rallier une cause, ou encore la collecte de micro-dons formant, au final, une somme souvent non-négligeable. À titre d’exemple, en 2017, NationBuilder a permis à la République en Marche de lancer un réseau de plus de quatre cents sites web en quelques jours, un pour chaque candidat, avec le succès que l’on connaît.

 

Une quarantaine de personnes travaillent pour la start-up eXplain, qui s’est également implantée en Allemagne.

Onze ans après sa création, NationBuilder a fait des petits et a inspiré des vocations. Cap Collectif, DigitaleBox, Decidim, eXplain, Fluicity, Quorum, Poligma, Previoo… Les civic tech ne se résument aujourd’hui plus seulement à l’organisation logistique des campagnes, mais s’immiscent même dans la mise en place des programmes électoraux. L’engouement pour la démocratie participative, que l’on retrouvait en 2017 aussi bien chez Emmanuel Macron que chez Jean-Luc Mélenchon, a donné des ailes aux start-up du monde entier. Mais c’est trois ans plus tard, avec les élections municipales, que le tournant pourrait bien avoir lieu. L’enjeu est de taille : déterminer la place des civic tech, et des outils numériques en général, dans la vie politique française.

Favoriser une autre forme d’engagement

À Paris, pour sa campagne de réélection, Anne Hidalgo a misé sur un acteur bien connu dans l’Hexagone. Et pour cause, c’est avec la start-up Cap Collectif, déjà aux commandes du Grand débat national (lire L’Informaticien n°175, mars 2019), que la maire de Paris a collaboré pour l’élaboration de son programme. « Dès les prémices de la conception du projet, on souhaitait recueillir les contributions des Parisiens », explique Gabriel Legrand, membre de l’équipe de campagne d’Anne Hidalgo. « On a eu énormément de témoignages de gens issus du milieu associatif, de collectifs de riverains, mais aussi de restaurateurs, de professionnels de la nuit… Tout ça nous a permis de créer une base de personnes désireuses de contribuer au programme et de formuler plus de sept cents propositions dans un livre blanc. C’est de cette publication et des réunions de contribution qu’est né le programme présenté début février. » L’avantage de ce genre d’outil collaboratif résiderait dans l’implication sans contrainte du citoyen dans le processus électoral. C’est en tout cas ce que pense Paul Midy, directeur de la campagne de la République en Marche pour la mairie de Paris. « Cela favorise une autre forme d’engagement, la participation de gens qui n’auraient pas forcément envie de parler avec des équipes politiques sur les marchés », avance-t-il. Au moment d’écrire ces lignes, le parti présidentiel avait recueilli plus de 55 000 contributions grâce à un autre outil en vogue, Decidim. Cette initiative basée sur la logique du logiciel libre et pensée en collaboration avec des chercheurs de l’Université ouverte de Catalogne, a vu le jour à Barcelone lors de la municipale de 2015. Il s’agit en fait d’un framework conçu avec le logiciel de développement Ruby on Rails.

Maroin El Dandachi est le Monsieur Numérique de la liste écologiste à Lille.

Un framework sur lequel s’est justement appuyé l’équipe d’un autre candidat à la mairie de Paris, Cédric Villani. « Decidim propose de multiples fonctionnalités et est utilisé un peu partout dans le monde pour faire des consultations, du budget participatif ou des pétitions », détaille Paula Forteza, tête de liste dans le XIXe arrondissement. « Nous avons choisi de l’utiliser pour tirer au sort 48 personnes qui sont venues s’ajouter à nos listes dans les différents arrondissements, ce qui n’avait encore jamais été fait. » Pour ce faire, l’équipe de l’ancien mathématicien a travaillé avec une autre civic tech française, Open Source Politics. « Un gros travail sur le code a été fait pour adapter Decidim à notre démarche, notamment sur la préservation de la vie privée des candidats », ajoute Paula Forteza.

eXplain et Quorum en tête de gondole

C’est là l’autre spécificité des usages numériques dans le cadre de cette campagne. En France, comme dans le reste de l’Union européenne, l’ombre du RGPD plane sur les différentes initiatives des civic tech. La vigilance est donc de mise, et elle est d’autant plus importante sur les outils de type NationBuilder. Bien que ce dernier n’ait pas été cité par nos interlocuteurs, plusieurs projets similaires semblent tirer leur épingle du jeu. Parmi eux, deux outils français sont particulièrement plébiscités : eXplain et Quorum. Leur mission principale est à peu de choses près la même : cartographier une ville, un arrondissement, un quartier, en fonction des données émanant des élections précédentes, et ainsi cibler les bureaux de vote prioritaires autour desquels s’organiseront les campagnes de leurs clients. Le fonctionnement innove, mais sert une méthode plus qu’ancestrale : le porte-à-porte.

« Quorum, c’est vraiment l’outil des militants », explicite Paul Midy. « On s’en sert pour mettre en place des questionnaires qui vont permettre de recueillir l’avis des Parisiens. Ça aide à structurer les discussions habituelles provenant du porte-à-porte et ça apporte de la valeur puisqu’on récupère une donnée qu’on va pouvoir insérer dans le système, ce qui nous permet ensuite de dégager une tendance, les idées qui marchent, celles qui ne marchent pas, etc. » La méthode a fait ses preuves. Là encore, c’est du côté des États-Unis qu’elle s’est développée. Car ce que l’on a oublié de préciser sur NationBuilder, c’est qu’avant d’inspirer la création de nombreuses jeunes pousses, la société de Gilliam et Green avait elle-même puisé ses idées à la source. La source, c’était la campagne présidentielle de Barack Obama, en 2008 – un an avant la fondation de NationBuilder. Saluées pour leur volonté d’innover sur le terrain, les équipes du candidat démocrate réinventent alors le porte-à-porte.

C’est d’ailleurs en participant à cette campagne que Guillaume Liegey, Arthur Muller et Vincent Pons, les trois fondateurs d’eXplain alors étudiants à Harvard et au MIT, se rencontrent et décident qu’ils seront ceux par qui le numérique fera une entrée fracassante dans la politique française. Douze ans et quelques réussites électorales plus tard (Hollande 2012, municipales 2014, Macron 2017, Les Verts aux européennes de 2019), ce sont eux qui équipent les militants d’Anne Hidalgo, à Paris. « Le porte-à-porte reste la méthode la plus efficace dans une campagne », rappelle Laure Vaugeois, responsable des municipales chez eXplain. « Notre logiciel permet de comprendre où les candidats doivent aller pour trouver des voix en plus, et notamment celles qui vont faire basculer l’élection. On identifie trois types d’électeurs : les convaincus, ceux qui ne pourront pas l’être et entre les deux, tout un monde d’électeurs volatiles à convaincre. C’est vers eux que nos clients vont devoir se tourner en priorité. »

Les Verts veulent rester libres

Problème, ces outils ont un coût non négligeable – de 600 € à plusieurs dizaines de milliers d’euros pour eXplain en fonction de la taille des villes, par exemple. À Lille, la liste écologiste a voulu renouveler l’expérience réussie au plan national pour les Européennes, en faisant appel, justement, à eXplain. Une note un peu trop salée a vite refroidi l’ambiance. « Ils nous ont envoyé un devis à 6 000 € avec un pack comprenant l’appli pour les militants et l’analyse big data », rapporte Maroin El Dandachi, coordinateur de la campagne d’EELV dans la capitale du Nord. « Nous, ça fait depuis 1977 qu’on présente des listes autonomes à Lille, donc ce n’est pas la big data qui va nous faire gagner la ville, parce qu’on la connaît déjà bien, on y vit. On préférait miser sur l’intelligence collective. Par contre, on avait bien besoin d’un outil pour faciliter le porte-à-porte, éviter de repasser dans les mêmes rues, etc. » Ce sera l’Américain Ecanvasser.

L’autre frein à la mise en place de ces méthodes reste l’humain. Volonté de faire les choses à l’ancienne, réticence voire technophobie, mauvaises réactions des électeurs… Les arguments sont nombreux face à ces innovations qui viennent bousculer un fonctionnement souvent très codifié. À Bordeaux, toujours chez Les Verts, les militants ont été équipés avec Quorum pour le porte-à-porte. Certaines fonctionnalités ont été rapidement retirées face à la défiance de certains, comme l’indique la coordinatrice du programme, Delphine Jamet. « Les remontées du terrain, c’était que ça faisait un peu trop fichage, il fallait prendre le mail de la personne, préciser la teneur de l’accueil… Moi-même je m’en suis servi, et je dois dire que ça enlève une certaine âme. J’avais l’impression d’être le nez dans mon téléphone, je ne parlais pas aux gens... » À Lille, Maroin El Dandachi avoue avoir dû faire « beaucoup de médiation en interne ». « Au début, c’était un peu choquant pour certains de se dire “ Je suis devant une adresse, je connais le nom, le prénom et la date de naissance de la personne ”, alors que ces données sont mises à disposition par la mairie, et que nous ne les utilisons de toute façon pas pour un usage commercial. »

À Paris, les équipes d’Anne Hidalgo ont misé sur le podcast et la vidéo pour faire passer les messages de leur candidate.

Pour calmer les appréhensions et rester fidèles à leurs idéaux, plusieurs listes ont fait le choix d’allier des outils émanant de start-up comme Quorum, eXplain ou Ecanvasser, à du logiciel libre. À Bordeaux, Delphine Jammet a pris l’initiative « d’imposer la suite Framasoft pour la coordination de la campagne », tout comme les équipes de Cédric Villani, à Paris. Du côté des Verts lillois, Maroin El Dandachi a poussé le principe du logiciel libre plus loin encore. Le site de campagne a été développé par une Scop locale, et la liste a travaillé avec un prestataire Chatons (Collectif des hébergeurs alternatifs, transparents, ouverts, neutres et solidaires), un projet lancé en 2016 par Framasoft ; Etibox, qui a fourni un Nextcloud enrichi d’outils OnlyOffice pour bénéficier de fonctions semblables à Google Drive. « C’était important pour nous d’être cohérent vis-à-vis du programme, justifie le coordinateur. Si on ne se donne pas les moyens pendant la campagne, ça veut dire implicitement qu’on ne le fera pas non plus pendant le mandat. Et puis tout ça crée du lien intergénérationnel, les jeunes geeks aident les plus vieux à mieux comprendre tout ce fonctionnement. »

Hackathon et podcasts

Le numérique ne se résume d’ailleurs pas qu’aux outils à la disposition des candidats pour gérer leur campagne ou cibler les électeurs. Il devient un enjeu programmatique parfois majeur (lire l’encadré), et un vrai moyen d’interaction et de promotion. À Paris, Paula Forteza et ses équipes ont ainsi organisé un hackathon citoyen pour cartographier le XIXe arrondissement et faire de l’urbanisme collaboratif. « On a utilisé un outil qui s’appelle Umap, développé par la communauté OpenStreetMap, pour montrer à quel point on pouvait utiliser le numérique pour planifier la ville de façon collaborative. » Chez Anne Hidalgo, on a misé sur un format particulièrement en vogue, le podcast, pour faire le bilan de la maire sortante, présenter les différents candidats et mettre en lumière le programme. Une initiative couronnée de succès selon Gabriel Legrand, qui annonce près de 40 000 écoutes sur les plates-formes de streaming. Reste à imaginer le futur. Déjà la communication en ligne tend à se déplacer vers des plates-formes et outils encore mal compris par le monde politique, comme Twitch ou les chatbots. Pour Maroin El Dandachi, le numérique pourrait ainsi être un moyen de « repolitiser certains publics » tout en faisant « évoluer les pratiques de militantisme ». L’enjeu sera surtout de ne pas tomber dans le solutionnisme technologique et ne pas oublier, comme le précise Laure Vaugeois, chez eXplain, que « rien ne remplacera jamais le contact direct ».


Paris, bientôt smart ?

« Comme tant d’autres adolescents des années 80, j’ai programmé en Basic sur un VIC20, au temps où l’on stockait l’information sur des cassettes audio », se souvient Cédric Villani au tout début de la partie « numérique » de son programme, de loin le plus fourni en la matière dans la capitale. On y trouve notamment une proposition d’expérimentation sur les voitures autonomes, couplée à un « chantier de la numérisation de l’espace urbain de circulation ». Une approche très smart city qui implique également « la gestion intelligente de l’éclairage et de la consommation d’énergie des bâtiments et infrastructures », ainsi que « des systèmes intelligents de gestion de l’éclairage sur la voie publique ». La smart city est aussi au cœur des propositions numériques de LaREM, avec en outre un accent très prononcé sur l’usage d’applications mobiles pour… à peu près tout. L’une d’entre elles pourrait servir à l’interaction avec la police municipale, à de l’info-service, au vote en ligne pour des budgets participatifs… Le tout étant sécurisé par « un identifiant citoyen unique ». À noter aussi la proposition d’un portail destiné à coordonner l’écosystème des incubateurs parisiens, publics et privés. À gauche, EELV propose des cas d’usage pour l’Intelligence artificielle, par exemple la possibilité d’utiliser l’IA pour détecter les personnes qui ne profitent pas de toutes les aides auxquelles elles ont droit. Le parti écologiste propose également l’instauration des logiciels libres pour l’école et les services publics. Enfin, du côté de la France Insoumise, on propose la création de coffres-forts numériques, un moratoire sur les risques écologiques de la 5G, ainsi qu’une forte mobilisation face à la précarité numérique. Les programmes d’Anne Hidalgo, de Rachida Dati et du candidat soutenu par le RN Serge Federbusch, ne font pas mention de mesures purement liées au numériques.

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