L’espionnage du Web en Libye aurait été rendu possible grâce à l’installation d’une solution de surveillance vendue par Amesys, filiale de Bull, avec l’aval du gouvernement. Un document publié par Mediapart semble notamment le prouver. Amesys se mure dans son silence, en restant injoignable par téléphone, mail et sur le Web. Les employés et ex-employés sont également mis sous pression.
Fin août, le Wall Street Journal lâchait une bombe médiatique, indiquant que l’entreprise Amesys, filiale du français Bull, avait vendu et installé un système de surveillance du Web au colonel Kadhafi en Libye. Le système de DPI (Deep Packet Inspection) permettait une surveillance de tous les échanges, mails, webmails, IM, réseau IP, P2P, etc.
Mais pour valider une telle vente, Bull et Amesys ont dû passer par le gouvernement pour obtenir son aval. « En France, avant de faire une offre, il faut obtenir des autorisations d’une commission interministérielle, ce qui dure souvent 2 à 3 mois. Les concurrents étrangers nous prennent de vitesse en faisant d’abord l’offre, puis en demandant l’autorisation », expliquait en 2009 Philippe Vanier, passé par la présidence de Crescendo Industries et de sa filiale d'alors Amesys. Cette dernière, acquise en janvier 2010 par Bull (Crescendo Industries devenant à cette occasion le plus gros actionnaire de Bull avec 20% des parts), aurait donc commercialisé son système en Libye par l’intermédiaire du fameux Ziad Takieddine. Dans son article, Mediapart indique qu’ « Amesys a fait figurer dans son offre technique aux Libyens des traces de tests d'interceptions de mails au sein d'un laboratoire de l'université Pierre et Marie Curie (Paris X), le Lip6-CNRS », où l’on peut voir des échanges personnels entre professeurs, ainsi que leurs recherches sur le Web et des conversations MSN.
Amesys sur la défensive
L’affaire est donc grave et Amesys est actuellement sur la défensive : injoignable par mail et téléphone, sans compter que le site est « en rénovation », avant une réouverture le 14 octobre prochain. Mediapart ne s’arrête pas là et publie le fameux document, preuve de la culpabilité d’Amesys dans cette histoire. L’entreprise organise sa défense : le site d’informations publie également un extrait de lettre recommandée envoyée par Amesys à tous ses salariés. Dans celle-ci, la filiale de Bull les prévient qu'elle enquête pour « identifier les collaborateurs ou anciens collaborateurs » responsables de la fuite. Elle menace des actions en justice pour ceux qui oseraient parler à la presse.

Reste donc à savoir si l’État français a bel et bien avalisé ces contrats. Le site Frenchleaks publiait quant à lui la preuve des commissions versées à Ziad Takkiedine, et plus exactement 2,4 millions d’euros pour Como Holding et 2,07 millions d’euros pour Tristar. Soit environ 4,5 millions de commissions, ce qui est strictement interdit par la loi française depuis 2000.
Le site OWNI rapportait quant à lui en août dernier que « le Fonds stratégique d’investissement (FSI) a pris 5% de participation dans Amesys, preuve que l’État français croit au potentiel économique d’une telle entreprise. Et quelques mois plus tôt, Qosmos, autre leader du secteur (900% de croissance en trois ans), était mis en avant dans le rapport McKinsey sur l’économie numérique, abondamment cité par Nicolas Sarkozy et ses ministres ».
Il semble donc difficile pour le gouvernement de ne pas avouer que la transaction a été validée dans les plus hautes sphères de l’État.